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[Archives] - Livres

(Livre-Tourrettes-en-son-pays)-Le Baou

Le Baou de Tourrettes et le Rocher creux


Chapitre suivant: Le XIX° siècle

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“Celui qui écrit avec son sang, celui-là ne veut pas être lu mais appris par coeur”.

(Nietzsche)


Le Rocher Creux des Costes.

    Comme tous les villages du pays Vençois, Tourrettes a son « Baou ». Ce dernier  n’est pas comparable à celui de Saint-Jeannet si majestueux, ni à ceux de Vence bien visibles. Ici, le Baou se cache dans la verdure, modestement car il n’est pas très haut; il est dominé par la crête. Il se contente de soutenir le plateau du Caire. A ses pieds, de grandes dalles conduisent l’eau de ravinement vers une belle cascade éphémère dans la falaise des Costes. Le bois où se tapit ce baou cache son mystère, c’est un chaos de roches énormes et de taillis touffus où se cache  la sauvagine. Un petit sentier le longe et mène à un autre rocher étonnant: le Rocher Creux.
        En observant avec attention, du village, on aperçoit un dôme rocheux percé d’une fenêtre! Ce rocher a une histoire. Nietzsche y aurait séjourné à la fin du XIX°siècle…

*****

    Philosophe prussien déçu et incompris par ses contemporains, Friedrich Nietzsche avait fui sa patrie; il  était venu se réchauffer au soleil du Midi dont il aimait la lumière qui avait donné vie à la culture grecque et méditerranéenne qu’il affectionnait
«  Il quitta son pays natal... et le lac de son pays natal et s’en fut dans la montagne, se nourrissant de sa sagesse... et de sa solitude... et son coeur se transforma... »

(Zarathoustra)

    Il s’éloignait de son ami Richard Wagner dont il exécrait les manies théâtrales, la mégalomanie et la germanophilie excessive. Il fuyait sa propre soeur Elisabeth, antisémite et pangermaniste qui cherchait à défigurer la représentation de sa personne et de ses oeuvres dans un sens nationaliste et raciste qu’il réprouvait. Elisabeth fut à l’origine de son mariage raté avec Lou Andréas Salomé. Cette aristocrate russe était une femme de lettres, une très belle femme qui savait être, à la fois, la muse traditionnelle de l’homme et l’intellectuelle nouvelle défendant la féminité. Sa beauté exprimait l’épanouissement de la femme, non pas dans une triste imitation de l’homme, mais dans un élargissement de l’univers féminin, où le corps et l’esprit sont liés. L’importance du rythme cyclique de sa nature dirige sa vie, non pas en ligne droite, mais:
    «  en succession de cercles qui rappellent les heures, les jours, les dimanches qui parsèment le temps, les heures de paix profonde et sereine qui exigent des fleurs sur la table et dans l’âme. »

(Histoire des Femmes. G. Duby).

     La femme ne doit sous aucun prétexte renoncer à sa féminité; elle doit apporter au monde tendresse et harmonie.

    Née à Saint-Pétersbourg dans une famille bourgeoise, Lou était la dernière enfant de la famille, venue après cinq garçons. Son vieux père et ses frères l’adoraient. A l’adolescence, le développement accéléré de son esprit était en décalage avec celui de son corps : elle était belle mais peu précoce. Longtemps elle cherchera chez les hommes l’amour paternel de son enfance, un amour platonique : son seul bonheur était l’amitié.

    La tuberculose l’entraîna en Italie où elle fit la connaissance de Paul Rée et de Nietzsche. Au cours d’un voyage à Orta, Lou se trouva seule avec Nietzsche ; le philosophe lui exposa sa théorie de l’éternel retour de toutes choses. Cette nouvelle métaphysique enchanta Lou, tandis que Nietzsche illuminé perdit le contact avec le réel. Pour lui, la sublimation de l’individu était une force héroïque de son être, un désir de sacrifice à une noble cause. Il créa le  « surhomme » : « L’homme est quelque chose qui doit être surpassé ».  Il pensait que l’homme n’était pas fait pour le bonheur.

    Lou, quant à elle, était une femme extraordinaire, selon le dire de ses amants. Elle avait le don d’entrer dans l’esprit de l’homme qu’elle aimait. Son immense pouvoir de concentration attisait le feu intellectuel de son partenaire. Nietzsche disait qu’elle était diabolique…véritable héroïne des pulsions mystérieuses qui hantent les nuits de l’inconscient…

    Les hommes aimaient dialoguer avec Lou, car elle allumait en eux l’esprit créateur. Nietzsche et Paul Rée en étaient tombés follement amoureux. Le mariage à trois n’aurait pas fait peur à la belle, mais il fit fuir Nietzsche dont l’amour ne supportait aucun partage.

    Lou épousera  Friedrich Andréas, d’origine persane de sang royal, mariage blanc, mariage intellectuel, un véritable enfer…

*****

    Nietzsche fit plusieurs séjours à Nice et à Eze, où il se plaisait face aux larges horizons. C’est ainsi que, dit-on, le philosophe vint à Tourrettes et s’installa pour une saison dans le rocher creux des Costes. Comme Zarathoustra, il pouvait invoquer chaque matin le soleil qui montait jusqu’à sa caverne, fidèlement, pour décharger sa surabondance:

  « Ce besoin de prodiguer, de distribuer, jusqu’à ce que les sages se sentent heureux de leur folie et les pauvres heureux de leurs richesses. »

(Zarathoustra).

    Fatigué de la vie, fatigué des poètes superficiels aux eaux troubles et peu profondes, il rêvait d’une vie de pureté et de probité, source de joie. Il désirait fuir dans la solitude « là où souffle un air rude et fort ».  Son âme avait soif d’étoiles, il se prenait à rêver d’être papillon ou bulle de savon, persuadé que seules les âmes légères pouvaient connaître le bonheur. 

    Dans cet ermitage rustique, il aurait forgé une philosophie neuve et révolutionnaire que certains ont voulu voir nihiliste. Mais loin du monde, il cherchait les signes qui pourraient renverser les valeurs traditionnelles qui rendent l’homme « castrat de l’idéal ». Si pour lui Dieu était mort, ce n’était pas l’être divin qu’il reniait mais plutôt la représentation qu’en faisait la religion.

    Là, entre ciel et terre, l’infini de la mer et la plénitude de la montagne auraient fait monter en lui le désir de l’homme de se surmonter, d’émerger de la fange terrestre, de surpasser sa nature humaine pour atteindre les limites du réel, atteindre le surhumain qui le libèrerait de l’esclavage de la pesanteur, dépasser les rites et les dogmes qui ligotaient l’esprit. Oui, Dieu était mort pour mieux ressusciter, un Dieu qui libère les hommes au lieu de les entraver.

    Quêteur d’absolu mais prisonnier des principes de son époque, il sentait son âme déborder, sa raison vaciller, son esprit pris de vertige devant l’inaccessibilité de la liberté si chère à son coeur.

« C’est une joie enivrante pour celui qui souffre de détourner les yeux de sa souffrance et de s’oublier. »

(Zarathoustra).

    Mais dans sa chère solitude, où il désapprenait à se taire, son coeur était bouleversé par le sentiment d’abandon des hommes.

 « Dieu a son enfer, c’est son amour pour les hommes. Dieu est mort ... de sa compassion pour les hommes. »

(Zarathoustra).

    Nietzsche aimait celui dont l’âme déborde, celui qui est libre de coeur et d’esprit. Solitaire, méconnu et incompris, il sentait autour de la montagne monter les vagues de la grande détresse et de la grande tristesse, comme un immense raz de marée qui emportera son esprit fragilisé par la souffrance vers la maladie. Il écrit « non avec des mots mais avec des éclairs», il écrit avec son sang car le sang est esprit. Il signe ses écrits « le crucifié » avant de sombrer dans la folie.

    Si un jour, vous vous promenez sur le chemin des Costes vers ce rocher creux, vous comprendrez mieux la désespérance de cet homme face à l’infini qui lui donnait le vertige existentiel.

«  Le monde est plus profond que le jour ne le pense.
La joie est plus profonde que le chagrin du coeur.
Toute joie veut l’éternité. »

*****

    Bien plus tard, vers le milieu du XX° siècle, un bouddhiste s’installa dans cet ermitage qu’il transforma en temple. Il accrocha au rocher de longues bandelettes de prières, que le vent faisait flotter, cueillant au passage des incantations pour les transporter sous d’autres cieux. Un jour, le moine prit la route vers Katmandou en abandonnant ce lieu propice à la méditation.

    L’antre fut souvent habité. Un jour, un homme original en fit sa demeure, il installa porte et fenêtre afin d’y vivre toute l’année. Professeur de yoga sur la Côte d’Azur, il en fit sa résidence secondaire avec vue imprenable sur la mer.

    Vers les années 60, un homme barbu y vécut avec sa fille. De temps en temps, il venait au village y vendre sa récolte de champignons, de fruits sauvages ou de simples selon la saison. Un des locataires avait aménagé près de la grotte, un petit bassin qui recueillait les eaux de la Tourraque située juste au-dessus. Sur le sommet du rocher, fut construit un petit réservoir qui apportait l’eau courante au robinet. Une étroite terrasse fut aménagée dans la pente et couverte de canisses, protégeant deux chaises longues qui invitaient à la sieste. Endroit simple mais idyllique  pour un retour à la nature, avec le charme des soirées à la bougie.

    Près du Baou, une autre grotte fut habitée un certain temps par  une fille « baba cool », selon le goût des années 70. De l’eau suintait dans l’antre situé près d’un petit vallon. Non loin de là aurait officié un mage spécialiste des messes noires. Il aurait habité un cabanon avec sa mère qui décéda en ce lieu, loin du monde, aux portes du ciel.


Le baou, la tourraque et le sommet de Naouri 

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Bibliographie