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[Archives] - Livres

(Livre-Tourrettes-en-son-pays)-Les châteaux

Tourrettes en ses châteaux-1

  1. Carte de situation des châteaux de Tourrettes
  2. Le château du Caire
  3. Description
  4. Historique
  5. Les chevaliers de Saint Louis
  6. L’aventure de Madame de Saint-Vincent
  7. Sous la Révolution
  8. Au sujet de Masséna
  9. Les nouveaux propriétaires: Les Monot

  10. Chapitre suivant: Le château des Valettes

    Retour au sommaire principal

     La cité de Tourrettes a toujours été simple, comparée à ses belles voisines. Pourtant, son vaste territoire a permis aux seigneurs d’y bâtir plusieurs châteaux qui, bien que modestes, ont chacun leur histoire : ce sont les châteaux du Caire, des Valettes, des Courmettes et celui des Villeneuve qui se trouve au cœur du village.
 
    Ces châteaux s’échelonnent sur le territoire de Tourrettes, afin d’en défendre les accès. Créés « châteaux de guerre » au Moyen Age, ou simples « maisons de campagne », ils furent restaurés et embellis au cours des siècles, passant de mains en mains selon les héritages ou souvent les dots des demoiselles à marier. Nous allons découvrir leur histoire reconstituée à partir de documents anciens.

 


Carte de situation des châteaux de Tourrettes

 
Le Château du Caire.


Description.

    Le Caire est un vaste domaine situé au nord de Tourrettes sur un épaulement de la montagne. A 825 mètres d’altitude, il domine le littoral dont la vue, par beau temps, s’étend de l’Italie au cap de Saint-Tropez. L’endroit est sauvage, à une quinzaine de kilomètres à vol d’oiseau de la Côte d’Azur surpeuplée. L’air y a un goût d’infini, le silence permet à la Nature de s’exprimer.
    Au coeur de ce domaine sommeille un petit château, tout ridé, tout fatigué. Un corps de bâtiment aux allures de mas provençal du XVII° siècle est flanqué de deux tours massives quadrangulaires, en avancée, selon le goût du XVIII°. Elles portent d’ailleurs les dates de 1754 et 1765.     Au rez-de-chaussée, des portes-fenêtres à encadrement de pierre, légèrement cintré, s’ouvrent sur la vaste terrasse verdoyante. La porte centrale, surmontée d’une pierre gravée indiquant 1646, donne dans une petite entrée d’où part l’escalier conduisant aux étages. De part et d’autre de ce vestibule, deux belles salles sont des lieux de séjour. Celle de gauche possède encore un plafond aux fresques simples mais belles. Dans le fond, une grande cheminée sépare le salon de la cuisine voûtée, aménagée en arrière-plan. La salle située à droite de l’entrée est plus petite et surtout plus modeste.
    A l’étage, une succession de chambres  ouvrent leurs fenêtres sur la vue, tandis qu’une petite ouverture carrée, donnant sous les trois rangs de génoises du toit, cache son originalité: c’est un pigeonnier d’intérieur; on y accède par quelques marches du corridor. Les parois sont couvertes d’alvéoles où nichent les pigeons. Ces volatiles étaient très utiles autrefois car ils pouvaient servir de facteur ou être mangés aux petits pois... Leur roucoulement égayait la maison châtelaine et leur envol mêlé à celui des colombes faisait vibrer l’air.

    Devant la maison, un escalier double de pierre descend de la terrasse au Jardin des Dames bordé d’arbustes fleuris et d’un plaqueminier dont les fruits orangés l’hiver sont portés par les branches dénudées. L’escalier en fer à cheval encadre une petite fontaine qui porte la date de 1769. L’eau tombe dans une vasque de pierre arrondie et se déverse dans un petit bassin à la margelle en forme d’accolade. Entre les deux bras de l’escalier, le sol est dallé.
    Le Jardin des Dames porte bien son nom. Lilas et pivoines y fleurissent au printemps. On imagine bien, dans ce havre de paix et de douceur, les dames châtelaines se reposant à l’ombre des feuillus et devisant, un ouvrage à la main, dans le bruissement de l’air et le murmure de l’eau...

    De la grande terrasse part une longue allée bordée de marronniers centenaires, que soutient une large restanque. Cette allée mène aux confins du domaine et borde un bois exotique aux espèces rares, plantées par l’un des derniers propriétaires: érables blancs à grandes feuilles, érables sycomores à petites feuilles plongent leurs racines dans la nappe phréatique proche; car sous le domaine, une couche argileuse retient une réserve d’eau naturelle.

    A l’arrière du château, une aile rajoutée constitue la chapelle. On y accède par un escalier extérieur. La porte donne sur une petite sacristie. Elle est surmontée d’une plaque de marbre datée de 1892 et de deux médaillons portant la croix glorieuse. Cette plaque porte l’inscription suivante:

D.G.M.    Sanctis que patronis Familiae
hoc sacellum dedicaverunt
Anna et Carolus Roustan
  Anno Domini    MDCCCXCII

Soit:
Anne et Charles Roustan dédicacèrent cette chapelle aux saints et patrons de la famille en l’an 1892.

      
    Sous la chapelle se cachent les caves pour les réserves et un vieux four aujourd’hui disparu.

    Au pied du château, près du petit ravin naît une source au débit régulier et précieux. De grands platanes multi centenaires et vigoureux enfoncent leurs racines dans le sol humide et répandent leur ombre bienfaitrice sur le plateau ensoleillé.
    L’eau est recueillie dans un vaste bassin d’où partait autrefois tout un réseau de canaux qui servaient à arroser les jardins potagers. Tout près du réservoir d’eau, une ferme et un peu plus loin une bergerie constituent les communs du domaine. Celui-ci s’étend du vallon des Bouirades, limite du domaine des Courmettes, jusqu’au Touronet où commence le vallon de Notre-Dame qui sert de frontière avec Vence.

Sommaire


Historique.

    Le premier propriétaire que l’on connaisse est Scipion de Villeneuve, seigneur de Tourrettes,  Cagnes, Malvans, le Caire. Il fait hommage pour Tourrettes et Malvans le 25 février 1672 et meurt à Aix le 29 avril 1706. La « maison de campagne » du Caire porte la date de 1646 dans sa partie centrale. C’est donc son père  César de Villeneuve, seigneur de Tourrettes de 1630 à 1672,  qui fait construire l’édifice. L’Histoire ne dit pas s’il avait acheté ce domaine ou s’il l’avait reçu en héritage... En 1672, Scipion  épouse Lucrèce de Grimaldi, fille d’Honoré de Grimaldi, baron d’Antibes, et de Françoise de Grimaldi-Régusse. Nous retrouvons ainsi la famille Grimaldi à Tourrettes!
        Ils ont trois enfants:

  • Françoise est baptisée à Tourrettes le 13 novembre 1674 et meurt à dix-sept ans.
  • Joseph César est l’héritier de son père.
  • Charlotte Elisabeth, née le 1° mai 1682, est baptisée le 20 janvier 1687. On peut s’étonner que l’enfant ne soit baptisée qu’à cinq ans, mais par crainte d’un décès précoce, les nouveaux-nés sont souvent « ondoyés » à la naissance. Cette bénédiction sert de baptême si l’enfant est en danger de mort. Le vrai baptême est régularisé par la suite. 
  •    Le 16 août 1706, elle épouse à Tourrettes Louis Victor, capitaine des galères et chevalier de Saint Louis, fils de Louis, marquis de Montolieu et lui-même chef d’escadre des galères du roi et maréchal de camp, et de Marie du Mas de Manse. Charlotte Elisabeth meurt à Marseille en 1712, elle a trente ans.

*****

    Joseph César I° de Villeneuve, dit « le Marquis de Tourrettes », naît en 1679 à Tourrettes. Il est reçu page de la Grande Ecurie du Roi à dix-huit ans. A la mort de son père en 1706, il devient seigneur de Tourrettes, baron de Saint-Jeannet, du Castelet, Cagnes, Malvans, le Caire, le Canadel et coseigneur de Courmes. Il fait hommage pour Tourrettes et Malvans en 1707 et 1724. En 1710, le 6 novembre, les habitants de Tourrettes doivent faire hommage à leur seigneur devant Maître Féron, notaire à Vence: c’est l’hommage dans toute sa forme féodale. Les tourrettans sont scandalisés, ils se souviendront longtemps de cette mise en scène surannée qui atteint leur dignité.
    En juin 1703, il a épousé Elisabeth de Villeneuve, fille de Claude de Villeneuve dit «  le Marquis de la Gaude », seigneur de Thorenc, Saint-Jeannet, le Castelet, la Gaude, Trigance, les Valettes... Elisabeth, née en 1675, est appelée « la Dame de Saint-Jeannet et du Canadel ». Malheureusement elle ne peut avoir d’enfant. Elle teste en août 1739 en faveur de sa nièce Marie-Anne de Raimond, fille de sa soeur Roseline mariée au seigneur d’Eoulx. Elisabeth meurt à Saint-Paul en 1739.

    N’ayant pu avoir d’enfant de sa femme, Joseph César, le marquis de Tourrettes, épouse secrètement, en 1700, Marguerite d’Isnard, fille de Guillaume d’Isnard écuyer, docteur ès droit de la ville de Vence, et d’Antonine de Barcillon. Si elle n’est pas noble, Marguerite est quand même d’une famille de notables, ce n’est pas une mésalliance. Toutefois, ce mariage n’est jamais reconnu par la famille des Villeneuve puisque le marquis est déjà marié et pas encore veuf.
    De ce mariage secret, le marquis a deux enfants:

  • Scipion Joseph, héritier de son père,
  • Françoise, appelée « Mademoiselle du Caire » dont la naissance coûte la vie à sa mère. Elle reçoit un legs au testament de son père en 1741.

*****

    Scipion Joseph est donc fils naturel de Joseph César. Il naît à Gattières en 1702, est baptisé le lendemain de sa naissance et déclaré « né de parents inconnus ». Mais c’est selon les convenances, car son père le fait élever et le reconnaît par acte du 9 juin 1727. Il le fait légitimer par lettres patentes du roi données à Versailles et enregistrées au Parlement de Provence l’année suivante.
    En 1732 il épouse Marie-Anne de Raimond, fille du seigneur d’Eoulx et de Roseline de Villeneuve, soeur d’Elisabeth, la femme de son père. Par ce mariage, il devient seigneur de Saint-Jeannet avant de recueillir la succession de son père en 1752. Il entre dans les chevau-légers de la garde du roi, est reçu conseiller secrétaire du roi en la chancellerie de Provence en 1738, devient colonel d’infanterie, est nommé lieutenant de la place d’Antibes en 1742. Il meurt au Caire en 1759.
    Marie-Anne meurt à Tourrettes en 1772. Elle est par son père César de Raimond la petite-fille de Louise de Villeneuve-Tourrettes, soeur de Scipion, seigneur de Tourrettes et grand-père de son mari: ils sont donc cousins au deuxième degré.
 
    De sa femme, il a neuf enfants:

  • Joseph César, né en 1733, qui est son héritier.
  • César Scipion, né et baptisé à Tourrettes en 1734, entre d’abord dans l’Ordre des Jésuites puis dans le clergé séculier. En mai 1768, il obtient une prébende à Saint-Martin d’Angers, devient doyen du chapitre puis vicaire général et supérieur de diverses communautés dont les Hospitaliers de Beaufort. En 1787 il est reçu membre de l’Académie des Lettres d’Angers, puis élu à l’Assemblée Provinciale d’Anjou l’année suivante. En 1792, la Révolution le déporte en Espagne, le Concordat le remet dans ses fonctions. Il meurt à Angers en 1809.
  • Marie Ursule naît et est ondoyée à Tourrettes en 1736, baptisée en 1738. A vingt-deux ans, elle épouse Jean-Paul du Puget, baron de Châteauneuf, seigneur de Clermont, Thorenc... Elle meurt à Tourrettes en janvier 1789, peu avant la Révolution.
  • Christophe Alexandre naît et meurt huit jours après en 1737.
  • Jean-Christophe naît en 1738 et meurt à cinq ans.
  • François-Henri sera parrain à Saint-Paul en 1748 et 1749.
  • Marie-Madeleine Sophie naît en 1742 à Tourrettes, elle est baptisée à Vence la même année.
  • Scipion Joseph Alexandre, dit « le chevalier du Caire » naît et est baptisé à Tourrettes en octobre 1743. A quinze ans, il est enseigne du régiment du Béarn, lieutenant l’année suivante, capitaine commandant en 1773, aide-major en 1775, major au régiment d’infanterie d’Artois en 1777. Il est nommé chevalier de Saint Louis en 1781, lieutenant-colonel deux ans après, puis colonel de ce régiment en 1791. Il est retraité comme maréchal de camp l’année suivante.
  • Antoine Thérèse naît en 1745, est baptisé à Tourrettes et meurt à trois ans.

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Les chevaliers de Saint Louis
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      Au Moyen Age, la qualification de chevalier est réservée à ceux qui sont agrégés à la chevalerie, celle-ci n’est conférée qu’aux nobles. Plus tard, à la fin du régime féodal, la chevalerie devient le qualificatif des gentilshommes d’ancienne extraction, qu’ils soient titrés ou non. C’est donc alors un « nom de qualité » qui s’énonce après le nom de famille. Parfois le titre de chevalier est porté avant leur mariage par les cadets des grandes familles, avant le nom patronyme. C’est ainsi que les cadets d’une même famille sont nommés chevalier d’un domaine appartenant à la famille: le chevalier du Caire, le chevalier des Valettes, le chevalier de Tourrettes...
        En 1693, Louis XIV institue, sur les conseils du Maréchal de Luxembourg, l’Ordre de Saint Louis, ordre royal militaire. Il est accordé aux officiers après vingt-huit ans de carrière ou après une action d’éclat. On y trouve des Grands-croix, des Commandeurs et des Chevaliers. Cet ordre sera supprimé à la Révolution en 1793, rétabli à la Restauration en 1815 et définitivement aboli par les Trois Glorieuses de 1830.

*****

    Le dernier seigneur de Tourrettes est Joseph César II, marquis de Tourrettes, seigneur de Saint-Jeannet, le Caire, le Canadel, la Gaude, Trigance, Malvans, Courmettes, Courmes. Il naît à Tourrettes et est baptisé en 1733. En 1756 il épouse à Opio Claire Véronique Charlotte de Grasse, fille de Charles Joseph de Grasse, seigneur des Valettes et de Marie Véronique de Grasse, dame du Bar.
    En 1772 il est en procès avec le chapitre de Vence au sujet du prieuré de Saint-Martin-de-la-Pelote à Tourrettes, et de Saint-Etienne de la Gaude. L’affaire est jugée en 1774. Il a la réputation d’un terrible seigneur: malheur à qui ne paie pas ses redevances ou à qui chasse sur ses terres. De plus, il use du  droit de cuissage qui est  un affront pour la famille, mais plutôt une satisfaction pour la jeune épousée ainsi distinguée! On me raconte qu’une vieille grand-mère passait son temps à pleurer. Après de nombreuses palabres, elle avoua n’avoir pas été « honorée » par le seigneur dans sa jeunesse et c’était pour elle une honte, toute sa vie durant...
 
    En 1793 on peut lire sur les murs du château du village les expressions de haine et de colère qui font explosion contre ce maudit seigneur, sorte de « graffiti » avant l’âge!
    A la Révolution, il s’enfuie de Tourrettes mais est reconnu sur le territoire italien et assassiné en 1793.

De sa femme, il a trois enfants:

  • Joseph Guichard Romée, né en 1757 à Tourrettes,
  • Marie Roseline Elisabeth Charlotte, née à Tourrettes en 1758 et mariée en juin 1777 à Pierre Joseph de Constantin, d’une famille de notables de Nice,
  • Marie Emilie Véronique, née à Tourrettes en mai 1760, est mariée en novembre 1784 à Joseph Annibal Amandric du Chaffaut, fils du seigneur de Faissoles et coseigneur de Thoard.

*****

    Joseph Guichard Romée de Villeneuve-Tourrettes est donc né le 12 mai 1757 à Tourrettes et y est baptisé le 28 juillet. Il n’a pas le temps d’être le Marquis de Tourrettes car il est chassé par la Révolution. Il meurt à Paris le 28 février 1848, peu après la Troisième Révolution! Ainsi, a-t-il subi la Grande Révolution, la Terreur, le Directoire, le Consulat, le Premier Empire, la Restauration avec Louis XVIII, l’avènement de Charles X, la Révolution de Juillet avec les Trois Glorieuses, le règne de Louis-Philippe et enfin la Révolution de Février 1848 qui mit fin à sa longue vie...

    En 1777, Joseph Guichard Romée se marie à Vence avec Marie-Madeleine Alexandrine- Julie, fille du marquis de Vence. Ce jour est remarquable dans l’histoire du village, car ce fut un mariage double. Le seigneur de Tourrettes, Joseph César, marie son fils à la fille du seigneur de Vence, et sa fille Marie Roseline Elisabeth Charlotte à Pierre Joseph de Constantin,  ce 3 juin 1777.
    Sa femme Marie-Madeleine Alexandrine, fille de Jean-Alexandre Romée de Vence et de Angélique Louise de la Rochefoucaud, lui donne deux filles:

  • Angélique Joséphine Mélanie née et baptisée en juin 1778 à Aix-en-Provence, est mariée en 1800 à Joachim Louis Ernest, comte de Hinnisdal, baron de Fumel. Le comte meurt en mars 1814 et sa veuve en février 1848 à Paris.
  • Sabine Rosalie Oursine Léontine est baptisée le 28 mai 1786 à Paris, à Saint-Sulpice. Elle est mariée en 1810 à François d’Hannotel de Cauchy et meurt en 1819.

*****

    En 1784, Marie-Madeleine Alexandrine Julie de Villeneuve-Vence, mariée à Joseph Guichard Romée de Tourrettes, est admise aux honneurs de la cour royale et nommée Dame de S.A.R. la comtesse d’Artois, Maria Teresa de Savoie, femme du futur Charles X. Elle a le titre de comtesse de Villeneuve-Tourrettes. Elle est extraordinairement cultivée, un peu bas-bleu, fine pédagogue, intelligente et inlassable correspondante du comte de Thoranne et du cardinal de Beausset.
    A la Révolution, elle est arrêtée avec sa mère Angélique Louise de la Rochefoucaud, comtesse de Vence, avec sa fille Angélique Joséphine Mélanie, comtesse de Hinnisdal, avec son beau-frère et sa soeur, le marquis et la marquise du Périer de Montcavrel. Ils sont tous incarcérés aux Oiseaux. Elle est remise en liberté avec sa mère et sa fille en octobre 1794.
    Elle meurt chez sa fille à Paris en 1827, est d’abord inhumée au Mont Valérien puis à Ferfay en Artois, domaine de son gendre où sa fille la rejoindra en 1848.

    Ainsi finit l’histoire de la famille des Villeneuve de Tourrettes qui a régné sur le village pendant quatre siècles. Je ne peux m’empêcher de vous conter ce qui arriva à une de leurs cousines au XVIII° siècle.

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L’aventure de Madame de Saint-Vincent
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    Il s’agit de Julie, fille d’Alexandre Gaspard, marquis de Vence et de Madeleine Sophie de Simiane, fille de la marquise de Grignan et petite-fille de la marquise de Sévigné. Julie est née en 1726, elle épouse Jules François Paul de Fauris, marquis de Saint-Vincent. Mariée à quinze ans, son union n’est pas heureuse. Son comportement scandaleux oblige sa famille à l’enfermer au couvent des Bénédictines de Milan en 1753, par lettre cachet accordée par le roi. Ce procédé permet ainsi d’échapper à la justice des tribunaux ordinaires, en évitant une comparution infamante. Un long procès l’oppose au duc de Richelieu. En effet, Julie profite de sa semi liberté pour avoir des amants et faire des dettes. « Au bout de quinze ans, elle eut  l’idée d’écrire au duc de Richelieu qu’elle avait vu autrefois chez son père. Richelieu, friand d’aventures, lui répondit très aimablement. Elle lui confia alors ses embarras financiers, Richelieu lui envoya une prescription de 3000 livres, tout à fait insuffisante. Julie fabrique une imitation du billet en portant la somme à 80 000 livres. Les créanciers se méfièrent, Julie fabriqua plusieurs faux pour 200 000 livres à échéances diverses. Richelieu finit par en être informé. Un procès s’engage, Julie est enfermée à la Conciergerie. Une de ses anciennes amies déclare que Julie décalquait à la vitre la signature de Richelieu. Ce dernier dut  payer les dépens, il lui en coûta 64 000 livres. Tout Paris s’égaya de sa déconvenue et répéta la riposte de l’intrigante durant une confrontation:        
- «  Peut-on me soupçonner d’avoir donné 400 000 livres pour une telle figure? » s’était écrié Richelieu.
- « Oh, Monsieur! Ce n’est pas à cause de ma figure que vous m’avez donné cette somme, c’est à cause de la vôtre! »

 (D’après E. de Juigné de Lassigny)

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Sous la Révolution.

    Le 21 mai 1792, le commissaire chargé de l’état des lieux des propriétés des émigrés sonne à la porte de la « maison de campagne » du Caire. Il est accompagné de deux officiers municipaux, dont le maire de la commune, selon la loi du 8 avril de cette même année. La maison est gardée par Françoise Teisseire, épouse de Georges Gazagnaire. L’inventaire dressé nous permet de juger de la vie au Caire. Au rez-de-chaussée, le mobilier de la salle à manger est en bois blanc; une table est couverte d’un plateau de marbre. Dans la chapelle, deux chaises en tissu, quatre chaises paillées et trois prie-Dieu meublent la pièce, un grand tableau à cadre doré surmonte l’autel, quatre chandeliers, un confessionnal en bois blanc et de petits tableaux sans cadre complètent l’ensemble. Une jarrerie contenant quatre jarres d’huile de cent rups chacune donne accès à d’autres chambres au mobilier modeste. Côté du levant, une jolie chambre avec couchette en noyer et ciel de lit doit appartenir à la dame des lieux. Cinq chaises couvertes de satin jaune, un petit bureau à tiroir en noyer, et une table à écrire ajoutent au charme de la salle, décorée de deux tapisseries de toile peinte. Un petit cabinet est attenant avec baignoire, bidet et table de nuit, confort de l’époque.

    La chambre au midi est bien aménagée avec couchette en noyer, canapé de trois places et chaises paillées, encoignure, commode à deux tiroirs en noyer et table de nuit avec son pot. Le cabinet de toilette est attenant. D’autres chambres se succèdent jusqu’à une salle avec couchette en noyer et ciel de lit où quatre bergères couvertes de toile de coutil et quinze fauteuils entourent trois tables en bois blanc à tiroirs : c’est vraisemblablement la salle de jeu où la maisonnée se retrouvait la nuit tombée, pour une soirée conviviale.
    Au dernier étage, une succession de « capuchines », chambres sous le toit, avec leur couchette en noyer et fauteuils garnis, s’ouvrent sur le corridor.
    Au dessus du four, une réserve contient des planches en mélèze, des moellons de Marseille et des madriers en bois d’ormeau.     (ADAM 1Q 35-36)
 
    C’est le mobilier d’une maison de campagne agréable, bien tenue, sans ostentation, rien d’une riche demeure, mais avec un certain confort et beaucoup de chambres pour une grande famille ou de nombreux amis…

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Au sujet de Masséna.

    Après l’inventaire du château du Caire, le domaine est vendu par lots à des acheteurs différents. Le 9 messidor an III, Rosalie Constantin Villeneuve, la fille de l’ancien seigneur de Tourrettes, achète à la Nation deux terres situées au Caire, sans pouvoir récupérer la maison châtelaine.
    La tradition tourrettane veut que Masséna soit venu passer des « vacances » en ce lieu, mais nul ne sait ce qui s’est passé ensuite, car on retrouve ce domaine dans la succession du célèbre maréchal. En effet, par acte notarié du 27 août 1859, nous apprenons la vente du domaine du Caire, par devant les notaires M° Thomas Adolphe Aynaud de Vallauris et M° Sauvaire de Grasse, par procuration, de « Monsieur Honoré Charles Michel Joseph Comte Reille, Maréchal de France, sénateur, Grand Croix de la Légion d’Honneur et membre de plusieurs ordres étrangers, demeurant à Paris en son hôtel rue Saint Dominique n° 127    et M. Charly Joseph Reille ancien capitaine d’état major, chevalier de la Légion d’Honneur, demeurant à Paris rue du Luxembourg n° 26…    Le Maréchal Reille n’a pas eu d’autre épouse que Madame Victoire Thècle Masséna, décédée à Paris le 18 mars 1857… M. Charly Joseph Reille est célibataire… le domaine du Caire situé à Tourrettes-lès-Vence, canton du Bar, arrondissement de Grasse, avec ses dépendances provenant d’Honoré Martin Polyeucte, chevalier Reille, décédé à Paris le 19 mai 1858, dont les comparants sont les seuls héritiers, chacun pour moitié. »

(Acte n° 172)

    « Vendeurs du Caire pour l’avoir recueilli de la succession de M. le chevalier Reille, leur frère et oncle, dont ils sont les seuls héritiers par acte notarié par M° Charlot et Cie, le 28 mai 1858. M. le chevalier Reille tenait le domaine du Caire des héritiers du Maréchal Masséna, prince d’Essling ou de Madame Masséna, comtesse Reille, suivant l’acte du 19 décembre 182?. Sieur notaire Gazan à Antibes.

(Acte n° 173 incomplet).

    Afin de mieux comprendre ces actes, penchons-nous un instant sur la vie de Masséna et de son gendre le Comte Reille.

    Né à Nice en 1758, dans le royaume de Sardaigne, Andrea Massena est piémontais. Orphelin à six ans, il est élevé chez sa grand-mère à Levens, puis chez son oncle à Nice. A 13 ans, il s’embarque sur un bateau marchand et fait plusieurs voyages. A 17 ans, il s’engage au Régiment Royal Italien, sorte de Légion étrangère pour piémontais et italiens. Devenu adjudant, il ne peut espérer  un poste de commandement supérieur par suite de son origine roturière. Il quitte donc l’armée en août 1789, après 14 ans de service. Il épouse Marie Rosalie Lamarre, fille d’un chirurgien ruiné d’Antibes. Le jeune couple ouvre une épicerie dans les anciens locaux du beau-père, mais il s’ennuie et l’épicerie ne marche pas bien. André profite de la Révolution et de la création de la Garde Nationale à Antibes pour s’engager comme capitaine instructeur dans ce corps de volontaires. En 1790, la Garde Nationale reçoit un renfort de trois officiers, un sous-officier et 91 hommes provenant des gardes nationales de Vence, Saint-Paul, Vallauris, Mougins, Tourrettes et Saint-Vallier. (Archives municipales d’Antibes H 13-11).
 
    C’est alors que son 2° Bataillon est envoyé à Vence pour défendre la frontière du Var. Selon une coutume de la Révolution, ses soldats l’élisent lieutenant-colonel de sa compagnie.
La guerre contre l’Autriche est déclarée, les armées françaises se battent dans les montagnes des Alpes Maritimes, où Masséna se fait remarquer de ses supérieurs et est promu général de brigade, en 1793. Envoyé à Toulon, que les royalistes avaient donnée avec sa rade aux anglais,  il  aide à libérer la ville et y rencontre un certain Napoleone Buonaparte, promu chef de bataillon. C’est une rivalité qui s’installe entre les deux hommes, où le plus jeune va dépasser le plus âgé. Napoléon dit de lui :
    « Il était fortement constitué, infatigable, nuit et jour à cheval parmi les rochers et les montagnes…Il était décidé, brave, intrépide, plein d’ambition et d’amour propre ; son caractère distinctif était l’opiniâtreté, jamais découragé… Sa conversation n’était pas intéressante mais au premier coup de canon, au milieu des boulets et des dangers sa pensée acquérait de la force et de la clarté. Battu, il recommençait comme s’il avait été vainqueur. » (Selon le Général Marshall Cornwall).

    Petit de taille, mince et sec, il n’a ni éducation ni instruction première. Sa figure est pleine d’énergie et de sagacité, il a un regard d’aigle. Il tient sa tête haute avec une dignité imposante et une audace provocatrice; son geste impératif, son ardeur indicible, sa parole brève, sa pensée lucide en font un homme fait pour l’autorité et le commandement. En 1796, il est félicité par lettre par le Directoire dans la Campagne d’Italie. Il aura une participation décisive au pont de Lodi et à Rivoli l’année suivante. Le génie stratégique de Bonaparte est accompagné de la puissance infatigable de marche et la tactique dynamique et habile déployée par Masséna sur le champ de bataille. Reçu à Paris, au palais du Luxembourg, dans une ambiance d’élégance dans les manières et l’habillement, Masséna se sent mal à l’aise ; il est nommé par le Directoire « l’enfant chéri de la Victoire ». Refusant d’obéir aux ordres du Directoire où règnent alors la corruption et la mauvaise administration, Masséna, homme de terrain, suit son instinct et remporte la victoire de Zurich par sa rapidité d’action, sa détermination et l’habilité de son commandement. Bonaparte reconnaît son génie militaire, mais en  est un peu jaloux. Il lui confie l’Armée d’Italie où Masséna rencontre le général Reille, excellent chef d’état major. Puis il demande à l’empereur de faire partie de la  Grande Armée face à la Prusse ;  il va y faire des merveilles avec le peu de moyens dont il dispose : il est nommé duc de Rivoli, et plus tard prince d’Essling. Pourtant, en 1808, au cours d’une malheureuse partie de chasse avec l’empereur, son visage est criblé de balles par Napoléon lui-même, il en perd un œil. Malchance ou vengeance, l’histoire ne le dit pas…


    Si Napoléon apprécie son subalterne, pour son esprit de décision et sa brillance au feu, il cherche à le démolir pour des raisons secondaires. Sur le champ de bataille, Masséna est un admirable technicien dans l’action, et un grand chef. Il exerce sur ses troupes une influence électrique, une puissance presque surnaturelle par la rapidité foudroyante de son commandement. Il est partout, voit tout, ordonne les moindres détails, veut tout faire lui-même, partage la misère de ses hommes, ce qui le rend populaire comme saura le faire Napoléon avec ses grognards. Il a l’habitude du combat inégal avec une armée moitié moins nombreuse que celle de l’ennemi, mais Napoléon le laisse se débrouiller dans des assauts inconfortables, sans renfort ni d’hommes ni d’armes. Il est meilleur chef dans les  combats qu’administrateur ; on lui reproche l’indiscipline de ses troupes dont il porte la responsabilité, et sa mésentente avec ses officiers qui refusent de lui obéir. Abandonné lors de la campagne du Portugal, il ne peut éviter la défaite que Napoléon s’empresse de critiquer. Pourtant Wellington, contre lequel il lutte, lui reconnaît « un rare courage et une ténacité  remarquable ». Il est plus apprécié de ses ennemis que de ses chefs. Malade, déçu, Masséna meurt à Paris en 1817.

*****

   Quant à Honoré Charles Michel Reille, il sert sous les ordres de Masséna comme aide de camp puis adjudant général. Il est de toutes les glorieuses batailles qui ont bâti la gloire de l’Empire : Lodi, Arcole, Rivoli, Zurich, Iéna et Friedland où il est aide de camp de Napoléon, Wagram et Waterloo où il se couvre de gloire et a deux chevaux blessés sous lui. En 1808, il devient Comte d’Empire. En 1814, il a  épousé Victoire, la seule fille de Masséna. La chute de l’Empereur n’altère pas sa glorieuse destinée : nommé Grand-croix de la Légion d’Honneur en 1815, Commandeur de l’Ordre du Mérite militaire de Bavière, Chevalier de l’Ordre des Séraphins de Suède, de Saint-Henri de Saxe et de la Couronne de Fer, élevé Pair de France par Louis XVIII en 1819 et gentilhomme de sa chambre en 1820, nommé Maréchal de France en 1847 par Louis-Philippe.
 
 Couvert d’honneurs et de titres, le Comte Reille meurt à Paris en 1860, après une longue vie qui a connu trois révolutions, quatre monarchies, deux républiques et deux empires… Son fils René embrassera la carrière militaire ; entré à Nice à la tête du premier bataillon des troupes impériales libératrices, le capitaine Reille, petit-fils de Masséna,  y reçoit en mai 1859 l’accueil enthousiaste de la population en liesse. Des fleurs sont jetées de toutes les fenêtres sur son détachement, et le jeune capitaine se retourne vers de jolies demoiselles, particulièrement empressées à saluer les soldats français, en leur répondant :
    « Merci de vos fleurs, mesdemoiselles, merci. Au retour, nous vous apporterons des lauriers ».


(Selon la Revue municipales d’Antibes n° 39 décembre 1994)



Les nouveaux propriétaires.

    La vente du château du Caire, le 7 août 1859, est faite au profit de trois acquéreurs de Tourrettes : le sieur Napoléon Merle, agriculteur, Honoré Carnaval, maçon et Barthélémy Valentin Mallet, propriétaire agriculteur. Le domaine est coupé en deux, le sieur Merle reçoit la moitié de la propriété consistant en labours, prés, bois, pâtures, essarts, bâtiments d’exploitation, maisons d’habitation dont le château, l’écurie, la bergerie et autres dépendances. Messieurs  Carnaval et Mallet se partagent l’autre moitié. La ligne de séparation est tracée nord-sud, elle coupe le château en deux en laissant le hall d’entrée et l’escalier en commun. La partie Est reçoit tout le domaine du levant jusqu’à la bergerie du Jas neuf, celle de l’Ouest englobe le domaine qui s’étend au couchant avec le Jas vieux, jusqu’au vallon qui le sépare des Courmettes. Le grand réservoir au midi de la fontaine communale reste en indivis, l’eau est distribuée selon un accord entre les propriétaires concernés, à répartir selon un programme précis et alternatif. Un système de canalisation doit être prévu pour cette distribution. Cent cinquante cinq ormeaux et trente et un peupliers sont abattus et partagés en deux portions égales puis vendus aux enchères publiques. Les trois marronniers près de la façade  de la maison ne pourront être ni ébranchés ni abattus. Au pied de la source, se trouve un « patecq » communal planté de deux grands marronniers qui ne devront pas être coupés. L’herbe y sera fauchée et partagée entre les deux parties… (Partage du domaine du Caire du 26 septembre 1859)
 
    Le grand domaine est partagé. Il va vivre une série de successions, de ventes et même d’échange entre Anaïs Roustan, veuve Pons, et ses frères, celle qui a fait graver la plaque au-dessus de la porte de la chapelle. Du côté Est, elle passe à l’Ouest ; ce qui permettra plus tard au docteur Gérard Monod d’acheter en 1929 la tour du levant, lorsqu’il quitte son poste au sanatorium des Courmettes. Son petit-fils, devenu propriétaire, aime à retrouver ce coin de son enfance, dans le calme champêtre et la grâce de la nature préservée. De nos jours, quelques chevaux ont élu domicile dans ce vaste domaine et apportent un charme supplémentaire au lieu.


Docteur Monod et sa femme

 
    L’autre moitié du château se délabre lentement et sûrement. Il serait bon qu’un nouveau propriétaire lui redonne vie et lui rende son faste d’antan…

 

 

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Bibliographie