Search

Info

Config

  • français

    Version française du site

  • english

    English version

  • japan

    Quelques pages en japonais

  • rss

    Abonnement aux flux RSS du site

  • news

    Recevez gratuitement les news de Tourrettes dans votre boite mail

  • Changer la taille du texte

[Archives] - Livres

(Livre-Tourrettes-en-son-pays)-Médiéval

L’époque médiévale

  1. L’avènement des Templiers
  2. Le village médiéval
  3. L’organisation de la Commune au XIV° siècle
  4. La démographie du pays vençois

  5. Chapitre suivant: La saga des Villeneuve

    Retour au sommaire principal

L’avènement des Templiers.

        “Car de votre vie vous ne voyez que l’écorce qui est par dehors...    mais vous ne savez pas les forts commandements qui sont dedans.” (La règle du Temple)

    Dès le IV° siècle, Jérusalem était devenu un lieu de pèlerinage. La construction de l’église du Saint-Sépulcre, au-dessus du tombeau du Christ par l’empereur byzantin Constantin, avait suscité la ferveur des chrétiens. Saint Jérôme avait fondé un monastère pour hommes et un autre pour femmes non loin de là.

    Au VII° siècle, Mahomet a prêché l’Islam et déclaré la guerre sainte. Jérusalem est aux mains de l’empire musulman.
    Au XI° siècle, le pape Urbain II prêche la première croisade pour défendre les lieux saints chrétiens. Des chevaliers francs décident de consacrer leur vie à la cause des pèlerins en Terre Sainte. On les appelle les “Pauvres Chevaliers du Christ”. Ils deviennent “les Chevaliers du Temple”, “les Templiers”, lorsque Baudouin II, roi de Jérusalem, leur procure pour résidence une salle sur l’esplanade de l’ancien temple de Salomon. Ce sont des moines soldats chargés du service et de la défense des pèlerins. Le Templier incarne le guerrier sacré.

    Leur règle est basée sur celle de saint Augustin. Saint Bernard de Clairvaux les encourage.
Selon lui: “ Les Templiers vivent sans avoir rien en propre, pas même leur volonté. Simplement vêtus et couverts de poussière, ils ont le visage brûlé des ardeurs du soleil, le regard fier et sévère; à l’approche du combat, ils s’arment de foi au-dedans et de fer au-dehors; leurs armes sont leur unique parure; ils s’en servent avec courage dans les plus grands des périls, sans craindre le nombre ni la force des barbares: toute leur confiance est dans le Dieu des armées.”

    Ces moines chevaliers ne sont soldats que dans le cadre de leur mission de protection. Ils sont surtout des moines voués à la pauvreté, la chasteté, l’obéissance et la prière. La discipline est dure, la vie austère. Les nobles sont vêtus d’une robe blanche, leur manteau blanc porte la croix vermeille octroyée par le pape Eugène III. Les frères mariés, les écuyers et les sergents ont le manteau noir. Une hiérarchie s’est installée: les chevaliers combattent à cheval, les sergents se battent à pied et assurent l’intendance, les chapelains prient et donnent les sacrements. Ce sont souvent les seigneurs qui constituent les chevaliers du Temple car l’armement est coûteux.

    En même temps se développent en Europe de nombreuses commanderies qui régissent des exploitations agricoles. Trois ou quatre Templiers suffisent à former une commanderie. Ces moines, avec l’aide de villageois, mettent en valeur les terres reçues, veillent aux récoltes et expédient en Orient les céréales et le bétail  nécessaires à leur  Ordre.  Les transports   de troupes à  Jérusalem demandent beaucoup d’argent. En France, les commanderies recueillent des fonds dans ces « maisons » pour affréter des bateaux.
    En France, elles servent de lieux de recrutement et de retraite. Les blessés, les invalides reviennent dans ces maisons pour finir leur vie dans une ambiance monacale.

    Il y a quatre commanderies en Provence orientale: en 1135 est fondée la Maison du Temple de Nice avec le commandeur  Arnaud à sa tête. Puis les Templiers    s’installent à Saint-Pons de Nice et dans la ville même. Bientôt ils passent le Var et créent des commanderies à Grasse en 1201, à Biot en 1209 et à Rigaud. Ils ont des établissements dans les principales villes, jouissent de privilèges commerciaux et gèrent de nombreux biens ruraux.

    A Grasse, la maison du Temple possède quelques terres près de la ville et de nombreuses censives, sortes de fermages, dans la paroisse. Mais cette maison est plus un centre administratif qu’un centre d’exploitation.
    Dès 1213, elle obtient l’autorisation de construire une église dédiée à Saint Jacques et un cimetière rapportant les revenus des inhumations. A la chute du Temple, cette église passera avec tous les biens du Temple aux mains des Hospitaliers avant d’être donnée aux capucins qui la feront démolir en 1761. Sur son emplacement sera dressée une usine de produits aromatiques.

(Selon Durbec)

    La maison de Biot est très importante, elle comprend une ville, un castrum, un domaine, cent chevaux, des ovins et des bovins. En 1209, le Comte de Provence lui donne l’ensemble des droits de la seigneurie. Le Temple y achète des tenures constituant ainsi un domaine de 1200 à 1500 hectares.
    Quant à Rigaud, la commanderie semble être «une commanderie-refuge aux murs épais formant enceinte et coiffée d’un château fort. ».     (Selon Durbec)  

    Autour de ces maisons principales, le Temple possède de nombreuses propriétés achetées ou reçues en don : des « maisons annexes », des bastides, des granges et toutes sortes de terrains plus ou moins cultivables dont il tire le meilleur profit. Le réseau du Temple, bien organisé, étend sur la Provence un filet solide et bien noué pour recueillir des biens innombrables sur plus de deux cents communes. Ainsi cinq communes dépendent de la maison de Grasse, quinze de celle de Biot et vingt-cinq de Rigaud.

    Le personnel de ces maisons est varié et complet :

  • un lieutenant du Commandeur seconde celui-ci et le remplace à l’occasion.
  • un frère chapelain fait partie de l’Ordre ou est simplement investi.
  • un clavaire et un chambrier s’occupent de l’intendance, du personnel, de l’entretient et des réparations.
  • un écuyer accompagne le Commandeur dans ses déplacements.
  • des frères servants sont chargés de l’exploitation du domaine dans chaque localité.
  • des donateurs vivent parfois parmi eux, car ils ont donné tout ou partie de leurs biens à l’Ordre. A Biot, des femmes et des enfants font partie de ces maisons. Certains pensionnaires y sont à demeure, d’autres y font des séjours plus ou moins longs. Ils sont investis par le Commandeur, à genoux, mains jointes, au cours d’une réception officielle, et ils font serment d’observer la règle du Temple.
  • des gens sédentaires : cuisiniers, fourniers, aide fourniers, meuniers, tourniers, clercs, messagers bouviers… tout un ensemble de personnel permettant de vivre en autarcie, selon l’importance de la propriété.

      Dans l’évêché de Vence, le Temple possède 88 «  services » dont 40 en ville et aux alentours : le Malbosquet, le Claus, la Croix, les Cayrons… ;  21 services au Broc et à la « Lausa », 6 à Villeneuve et 3 au Loubet, 6 à Tourrettes, 4 à Saint-Paul, la Gaude et Trigans, 4 à Coursegoules et à Saint-Michel, 2 à Bézaudun… Parmi les redevances de Tourrettes, quatre tenanciers doivent respectivement 1/2, 1/4 et 1/8 d’  albergue  ou droit de gîte. De plus, le village est imposé de neuf redevances et services fonciers. Les commanderies de Nice, Grasse et Biot sont gérées par un seul et même Commandeur et ne comptent que deux ou trois frères.

Les maisons annexes sont “membres” de ces commanderies, mais elles ne sont jamais administrées par un Commandeur particulier. Elles s’installent sur les coteaux vençois, au Broc, à la Gaude, à Saint Martin de Vence, à Saint Martin de la Pelote à Tourrettes, à Coursegoules, à Saint- Paul et à Villeneuve. Elles dépendent de la commanderie de Biot.

     Elles occupent d’anciens postes romains peut-être récupérés au moment des diverses invasions, ou d’anciens villages abandonnés, et communiquent au moyen de tours à feu, sortes de sémaphores avant l’heure.
     Pour saint patron, les templiers choisissent saint Martin, le soldat au manteau partagé, symbole d’altruisme et de générosité, qui succède au Mars antique vénéré à Vence. Leurs maisons ont des chapelles voûtées, à une seule nef étroite, au chevet tantôt plat, tantôt roman, en cul-de-four, qui s’apparentent aux chapelles cisterciennes: dépouillement et simplicité. Autour de ces lieux saints, s’étendent leurs propres cimetières. A Saint-Martin-de-la- Pelote, les ruines de la chapelle dessinent sur le sol une nef peu large, un choeur arrondi et un vaste portail vers le couchant. Les murs conservent la trace des fenêtres en meurtrières.

Le Temple a ses propres chapelains qui ne dépendent pas de l’autorité ecclésiastique. De plus il est exonéré des dîmes auxquelles sont soumis les religieux. Une fois par an, une quête est faite dans les églises à son intention. De nombreuses donations et des dépôts sont faits par les seigneurs en partance pour la croisade. Les maisons du Temple échangent alors l’argent contre des lettres de crédit qui sont à l’origine du chèque bancaire. Le Temple a la réputation d’être riche et suscite bien des jalousies.

    Les moines soldats sont très actifs dans les villages; ils s’occupent de la défense contre les envahisseurs éventuels et les bandes errantes de brigands. Ils soignent les malades avant l’organisation d’un système social. De plus, ils procurent du travail aux jeunes paysans qui peuvent devenir frères servants.

    Les « maisons » relèvent toutes du Grand Maître du Temple en Provence et de lui seul, depuis Aix jusqu’à Nice :
    « Frater Rostagnus de Comps, preceptor major domorum milicie Templi in Provincia, a civitate Aquensi usque ad Niciam » (3 janvier 1247)
    Le Commandeur ou Précepteur fait l’objet de fréquentes mutations, afin d’éviter toute routine, accommodements ou intérêts personnels au détriment des intérêts généraux de l’Ordre. Ces mutations se font toujours à bon escient pour empêcher toute perturbation dans l’équilibre de la maison quittée.

    La vie des Précepteurs, chefs de ces maisons, ressemble à celle des seigneurs, leur rôle est d’acquérir ou d’échanger des biens, de défendre juridiquement leurs possessions, de les faire mettre en valeur, de recueillir les services de toutes natures… Les tenanciers des maisons annexes sont dits « inférieurs » quand ils dépendent de l’Ordre et doivent des services. Les tenanciers « libres » peuvent être des seigneurs, des chevaliers, des notaires ou même des prélats. Lors de l’inventaire des biens hérités du Temple par les Hospitaliers, fait en 1338, les officiers du baillage de Vence déclarent qu’il n’y a pas de Templiers dans la limite de leur circonscription. En effet, s’il n’y a pas de ces religieux, les possessions du Temple sont tenues par des « hommes du Temple », comme sont appelés ceux qui œuvrent pour cet Ordre. Les terres sont travaillées par des journaliers.

    Les tenanciers sont liés au Temple par plusieurs sortes de contrats. Le plus courant est le bail à cens et services « perpétuels » par lequel le tenancier doit s’acquitter soit en argent soit en nature. Afin de ne pas prendre de risque, le Commandeur réclame d’avance le prix de la location. Dans la région vençoise, les prix varient. Le rendement total est de trois livres réparties ainsi : une livre quatre sous à Vence, une livre dix deniers au Broc, quatre sous dix deniers à Tourrettes. Seule La Gaude fournit des prestations en nature, soit trois setiers et trois énimes d’avoine. Par contre, Biot rend 1168 setiers de céréales (avoine, méteil et blé), soit quatorze fois plus que tout l’ensemble de la commanderie. Ceci montre sa richesse.

    Ces « hommes du Temple » vivent dans la pauvreté et la simplicité, leurs seules armes sont leurs outils agricoles qui leur permettent de faire les récoltes au meilleur rendement. Toutefois, ils ont parfois un rôle de surveillance ; ils ont des guetteurs placés sur les tours, ils organisent des rondes et dressent des amendes aux contrevenants. Ils peuvent même faire « la police des routes » à raison d’un setier de froment par charrue. (Selon Papon – Histoire de la Provence II p. 271). Leur alimentation est frugale, à base de fèves, de pois chiches, de lentilles accompagnés de noisettes, figues et amandes. Du vin, de l’huile et des fromages agrémentent l’ordinaire.
    Sur le littoral, les maisons de Biot et de Nice centralisent les denrées produites dans l’arrière-pays. Ces produits sont ensuite expédiés par cabotage vers les ports de Marseille, Toulon ou Nice où ils sont chargés sur des navires du Temple ou d’autres en partance vers l’Orient. Toulon a d’ailleurs concédé d’importantes franchises à l’Ordre pour le transport des denrées, des troupeaux et même des pèlerins et des croisés.

    Mais les nombreuses croisades ne suffiront pas à maintenir le royaume de Jérusalem qui s’écroule avec la chute de Saint-Jean-d’Acre en 1291. Les Templiers reviennent en Occident où ils sont jalousés et exterminés par Philippe le Bel qui, depuis longtemps, convoite leurs richesses.

    Le 10 octobre 1307, l’ordre d’arrestation des Templiers parvient aux officiers des Cours Royales de Grasse, Nice et Puget-Théniers, ainsi rédigé :
    « Rendez-vous immédiatement dans les maisons du Temple de votre viguerie (ou bailliage), emparez-vous des membres de l’Ordre que vous y trouverez, saisissez tous les biens dépendant de ces maisons et confiez-en la gestion, provisoirement, à des personnes sûres ». ( Bouche – Histoire de la Provence II p. 331). Cet ordre émanant du Comte de Provence vient en réalité de plus haut que lui et bien malgré lui. Une criée en langue provençale est faite dans toutes les communes du diocèse de Vence, afin de regrouper tous les censitaires éparpillés dans leur bailliage. Ils se rassemblent devant le châtelain de Villeneuve, Guillaume Galard.

    « …Mandamens es de nostre senhor lo Rei de Jehrusalem et de Sesilia et de son bayle que tota persona que ren tenga o aya del Temple, sia movel o non movel, sian bestias, deniers, blat o autras causas, qual que sian, per calgue maniera que sia..., o venga manifestat a la cort de nostre senhor lo Rey, a Vila Nova, aldich bayle, vo a son notari, çu pena… de cent march. d’argent fin… »
    Le roi de Jérusalem et de Sicile fait savoir que toute personne en relation avec le Temple doit se faire connaître à la Cour du Roi, à Villeneuve (Loubet), sous peine  d’amende de cent marcs d’argent fin…
    Vingt et un templiers sont arrêtés dans les maisons de Grasse, Nice et Biot. Dix-sept sont enfermés à Meyrargues, deux de Biot et deux de Grasse le sont à Pertuis. Nombreux sont torturés et condamnés à la peine capitale. On accuse de tous les vices ces hommes pieux et vivant dans la pauvreté : hérésie, idolâtrie, intempérance, orgueil, cupidité et surtout… inutilité!   
    Le tort de l’Ordre est de gêner de nombreuses personnes : les prélats en menaçant leur temporel, bénéfice ecclésiastique, les gros propriétaires terriens en leur faisant concurrence dans les achats de terrains, les officiers du Comte qui ne peuvent les appréhender sans se faire contrer, les petits tenanciers qui subissent de leur part des droits obsolètes…

    En 1312, au Concile de Vienne, le pape Clément V prononce la condamnation de l’Ordre des Templiers et décide de donner les établissements des templiers aux Hospitaliers de Saint Jean de Jérusalem. L’enquête sur les biens des Hospitaliers de 1338 prouve que de nombreuses possessions hospitalières et leurs services proviennent bien des Templiers. Toutefois, nous ne retrouvons pas leurs possessions sur le territoire de Tourrettes qui semblent avoir été confiées au seigneur de Vence. 

Le sceau de l’Ordre présente deux chevaliers montés ensemble sur un cheval. Il symbolise la pauvreté de l’Ordre, mais aussi à un niveau plus élevé, à la fois la double nature de l’Ordre : la nature guerrière exotérique et la nature monastique ésotérique. Les deux personnages et le cheval représentent en outre la tripartition de l’être en spiritus (l’esprit), animus (l’âme) et corpus (le corps). Le nombre trois, Tetraktis de Pythagore, apparaît souvent dans la vie de l’Ordre : faire l’aumône trois fois par semaine, accepter trois assauts avant de répliquer… Cette pierre, taillée par un ami tourrettan, Charly Droeven, vers 1990, fut retrouvée à Saint-Martin-de-la-Pelote.
 

Les croisades amènent en Occident des arbres fruitiers, des teintures et de nouvelles cultures, puis, plus tard, l’abricotier, le sarrasin et le riz. Le commerce de la soie et des épices était depuis longtemps aux mains des Arabes qui en avaient le monopole.

Sommaire


Le village médiéval.

    Au XI° siècle existe  un « castrum de Torretis » cité dès 1024, dans la viguerie de Saint-Paul et le diocèse de Vence. En 1042 le territoire de Torretis est situé en limite des terres de Notre-Dame des Crotons de Vence, entre le Loup et la rivière du Claret du vallon Notre-Dame.
    La signification de Torretis est encore incertaine. Certains auteurs l’attribuent au préfixe celte “Thor” indiquant l’éminence, l’éperon rocheux sur lequel se trouve le village. D’autres préfèrent se référer au latin “turris” qui veut dire tours. Il y avait peut-être déjà un donjon châtelain et une ou plusieurs tours de guet. Nous pensons alors au « Castel deï Gaï » ou « des Gaïans », des Géants, dont les vestiges cyclopéens se trouvent sur le chemin qui descend du village par le Portail Neuf.  En outre, la tour ancienne, qui servit à l’édification du clocher de l’église paroissiale actuelle, a des accents médiévaux…
    Non loin de ce castrum sont citées deux autres places fortes qui font partie du territoire actuel de Tourrettes: ce sont les « castra » des Valettes et de Courmettes, qui passent dans des mains seigneuriales successives, puisqu’au XIV° siècle ils font partie de la prébende de Courmes. La prébende est un revenu que touche un ecclésiastique pour s’occuper d’une paroisse.

    C’est au milieu du XII° siècle qu’apparaît à Tourrettes une famille de chevaliers, avec Guillaume-Amic, cité dans une donation faite en 1144 avec les sires de Vence, de Grasse et leurs vassaux de Mougins et de Sartoux, selon le Cartulaire de Lérins. On trouve des Guillaume-Amic dans les prénoms des seigneurs de Vence, ce qui fait penser que ce “Guillelmi Amici de Turretis” fait peut-être partie des cadets de la famille de Vence, ou est simplement de leurs vassaux.

    En 1152, des Sicard de Tourrettes et des seigneurs des Malvans sont nommés parmi les chevaliers de Grasse. Ces familles fournissent des consuls à la ville. En 1173, les Sicard de Tourrettes sont au nombre de trois à siéger au consulat de Grasse établi par le Comte et l’évêque pour faire face à la puissance des seigneurs locaux. Ce sont « Isnard Sicardi, Hugo Sicardi » tandis que “B. Sicardi” est consul à Grasse. Hugues Sicard sera lui-même consul à Grasse en 1211 et 1212.

    Le XII° siècle est une époque importante pour la Provence. La première maison comtale s’est éteinte à la mort de Bertrand II qui n’a que des filles. Dans sa corbeille de noces, Douce de Provence offre la couronne comtale à son époux Raymond Bérenger, comte de Barcelone.

    Celui-ci s’efforce d’unifier et de pacifier ses terres; son fils, second du nom, en fait de même avant de disparaître trop jeune. Devenu majeur, Raymond Bérenger III épouse Richilde, la nièce de l’empereur du Saint Empire Germanique, Frédéric Barberousse, son suzerain, en 1162. Ce mariage donne un certain éclat au comté, tandis que le jeune comte lui donne ses lettres de noblesse: il aime le gai savoir, sait s’entourer d’une cour brillante et de troubadours raffinés. Malheureusement, il trouve la mort au siège de Nice occupée par les Génois, en 1166.

    Mais le ton est donné, le goût des beaux arts et des belles lettres est lancé. Nombreux sont les troubadours sur les chemins provençaux. Souvent barons ou chevaliers, ils parcourent le pays, s’arrêtent dans les châteaux où ils divertissent dames et seigneurs. Ils sont toujours bien accueillis car ils apportent les nouvelles des contrées voisines. Par le jeu des mariages, les seigneurs sont tous un peu cousins...
    Les troubadours chantent l’amour courtois qui élève les sentiments au-dessus des passions vulgaires. Ils utilisent une langue nouvelle et poétique, le provençal, comprise par toutes les populations du Midi de la France et qui va détrôner les différents dialectes de langue d’oc.

    A la même époque s’épanouit une école d’architecture romane. De nombreuses chapelles sont construites dans villes et villages, lieux de dévotions et de pèlerinages. Dans le Midi, la chapelle romane a une nef assez large et peu élevée. Les voûtes sont en berceau brisé et coupées par de grands arcs doubleaux qui reposent sur des piliers à plan cruciforme. Entre les piliers, il n’y a pas de bas-côtés, mais de grands arcs de décharge allègent les murs latéraux tout en les décorant. Les fenêtres en plein cintre sont peu nombreuses et étroites, comme dans l’église de Tourrettes.
    Dans cette ambiance d’ordre et de paix, les villes s’ouvrent sur les faubourgs, hors des fortifications.

    Au XIII° siècle, les nouveaux Comtes de Provence, issus de la maison de Barcelone, se heurtent à l’ancienne aristocratie. Les seigneurs se sentent menacés dans leurs droits. Ils fortifient leurs châteaux et domaines et font valoir leurs droits seigneuriaux en  chasant  l’un des leurs. Par le  chasement  ils accordent à un vassal la jouissance d’une terre à titre de viager avec charge de redevances et servitudes. Le nouveau seigneur met en valeur le terroir et relance ainsi l’économie du village.
    Le Comte de Provence cherche à consolider son autorité seigneuriale face aux seigneurs féodaux qui ont tendance à faire main basse sur les fiefs ou les biens d’Eglise. Entouré d’une centaine de soldats armés, il veut faire entendre raison aux seigneurs rebelles en utilisant la tactique du contre siège: en bloquant l’eau et les voies de communications, le Comte soumet les vassaux insoumis. Les seigneurs impatients sont alors utilisés pour guerroyer à ses côtés, ils sont récompensés par le don de seigneuries locales.

    En 1217, le Comte de Provence, aidé de sa mère Garsende, nomme le catalan Justas  baile de Forcalquier. Sur ce modèle sont créées les  bailies  découpant la Provence en de larges circonscriptions qui correspondent à peu près à nos départements actuels. Les fonctions judiciaires sont installées en cours comtales dirigées par des délégués permanents et pourvues de leur notaire ; elles coïncident avec chaque  bailie.     (Selon A. Compan)
    Toute cette juridiction est dominée par le juge de Provence, assistant ou suppléant du Comte. Les sentences des juges de baillages lui sont adressées « en appel ». Le souverain devient puissant et indispensable. Il s’appuie sur les évêques pour promulguer des statuts de paix avec possibilités d’excommunication et de mise hors la loi.

    Dès 1224 le Comte de Provence, Raymond Bérenger V concède à Hugues Sicard « les droits comtaux de Tourrettes, sauf la cavalcade. Il lui donnera avant la Toussaint ce qu’y possédaient les seigneurs des Malvans et B. de la Garde ou ses frères par sa mère ». Mais Hugues Sicard n’est pas seul dans son château de Tourrettes, il y est entouré de sa parentèle dont il ne partage pas les idées. En se ralliant au Comte, il est obligé de se désolidariser de sa famille. Il élève contre son propre château de Tourrettes celui des Valettes qui bloque la route de Grasse à Vence. En 1235 le château de Tourrettes est en ruines, les co-seigneurs le reconstruisent.  En 1261 Hugues Sicard est contraint de donner ses parts à Raymond de Tourrettes; en échange il garde les Valettes. Les deux seigneuries deviennent distinctes.         (Selon J.C. Poteur)

    Les co-seigneurs ont des parts de seigneuries en indivis. Leurs parts ne sont pas forcément  égales, ils sont en copropriété. Ces parts leur sont données selon leur rang ou leurs mérites, certaines  sont parfois vendues.

    D’après le portrait du seigneur du Bar, on peut imaginer quelle est la vie des paysans de la région  à cette époque moyenâgeuse.

    Les seigneurs ont pris des habitudes de maîtres: nombreux sont ceux qui ont droit de vie ou de mort sur leurs sujets. Le seigneur du Bar a la réputation d’être féroce, il exige l’hommage et la corvée; dans son fief, les taxes sont énormes. Aux chasseurs il revendique l’épaule des cerfs et des chevreuils, la hure des sangliers. La chasse à la perdrix lui est réservée... Les habitants sont liés à leur ville, ils ne peuvent ni travailler ni s’établir ailleurs. Le seigneur nomme les administrateurs communaux, les laissant parfois en plein vent pour leur réunion. Il condamne à la potence, au carcan ou à l’amende, confisque les biens, récupère les héritages délaissés, fixe les impôts à son gré...
    Les communes voisines, dont Tourrettes, ont déjà prudemment acquis des privilèges comme celui de choisir ses consuls et d’avoir le droit de s’assembler sur la place publique.

    La maison comtale de Barcelone s’éteint avec la mort de Raymond-Béranger V qui n’a que des filles. Béatrice, la plus jeune transmet la couronne de Provence à son époux Charles, duc d’Anjou et frère cadet  du roi Louis IX.

    Les Droits et Revenus du Comte Charles I° de Provence nous permettent de connaître la population de la région vençoise par les impôts relevés en 1252.
   L’évêché de Vence réunit 26 localités qui regroupent 3000 âmes tandis que Nice en compte 3500 environ. Si Vence a 300 habitants, Saint-Paul en a 500, Tourrettes seulement 200, Courmettes et les Valettes en comptent 20 chacune.

    Le Comte de Provence a le “majus dominium” sur ses terres inféodées, il a toute souveraineté sur les ventes et les échanges des seigneuries, et sur les impositions.

    Le droit d’albergue est le gîte imposé aux habitants chez qui le Comte peut être logé et nourri. Cet impôt en nature deviendra un impôt en espèces calculé en fonction du nombre de feux dans une commune. Le feu représente l’habitation où peut vivre une ou plusieurs familles.

    Quant à la cavalcade, c’est le droit du Comte d’appeler ses vassaux à la guerre. C’est un vrai service militaire dû au roi. Selon l’importance du castrum, la cavalcade est l’obligation de fournir un chevalier équipé avec cuirasse et casque, sur un cheval armé ou non, ou un chevalier non armé avec seulement un haubergeon et un écu  pour le protéger, avec cheval. Le principe de la cavalcade permet au seigneur de lever rapidement une armée sans avoir les inconvénients d’un régiment permanent qui coûte cher à entretenir.

    En 1249, les recettes de l’albergue s’élèvent à 66 livres dans la bailie de Vence. Tourrettes doit sept livres et dix sols pour l’albergue et sept livres pour la cavalcade, ou un cavalier avec cheval non armé et deux servants armés. Pour les Valettes, une albergue de une livre et dix sols et une cavalcade de quinze sols. Pour les Courmettes, une albergue de une livre sans cavalcade.

Tandis que Courmes ne paie pas l’albergue mais quinze sols de cavalcade, les Malvans doivent quatre livres d’albergue et cinq livres de cavalcade: ce qui prouve l’importance de ce fief à cette époque! Saint-Paul avec ses dix sept livres d’albergue et vingt quatre livres de cavalcade fait figure de grande ville.

    Les revenus seigneuriaux sont répartis entre les nobles et les caslans ou châtelains. Ces revenus consistent en diverses impositions:

  • les bans sont des règlements à usage agricole et pastoral avec les amendes qui s’y rapportent.
  • la quête est réclamée par le seigneur au vassal pour des dépenses exceptionnelles telles que: voyage, noces dans sa famille, achat de terre ou d’un objet précieux, départ en croisade, adoubement du seigneur ou de son fils.
  • les droits de haute justice concernent les meurtres, les vols, les viols et adultères. Cette justice est appelée justice de sang car les châtiments encourus peuvent être la mort ou la mutilation. Le bourreau a un rôle important  dans la société: il est chargé du pilori, lieu où est exhibé le condamné à la colère du  peuple,  de la mutilation des voleurs dont il coupe les mains,  de la  pendaison des criminels... Sa maison donne à l’extérieur de la cité comme pour une mise à l’écart des honnêtes gens. Tourrettes a sa maison du bourreau près du Portail Vieux.
  • la gabelle est perçue sur le sel, le vin, les poissons et les plantes utilisées par les tanneurs et mégissiers qui travaillent  à Grasse: le roux, le sumac, la myrte et le fustet.

    Il faut payer le droit de fournage pour utiliser le four seigneurial. Les éleveurs de troupeaux doivent le pasquier au seigneur local pour faire paître leurs bêtes...
Les paysans sont écrasés par les impôts.

    Le XIV° siècle est traversé de périodes de mauvais temps qui entraînent de mauvaises récoltes. La famine s’installe. Les serfs quittent le travail de la terre, émigrent vers les villes de la Côte et mendient. Les seigneurs louent les pâturages à des troupeaux étrangers, les paysans abandonnent les villages. La peste noire fait des ravages. Des villes, des villages sont désertés. Une repopulation massive se fait par des immigrants étrangers, c’est une vraie colonisation qui se traduit par des “actes d’habitation” passés avec les seigneurs consentants.

Organisation de la commune au XIV° siècle.

    Pour lutter contre le pouvoir des seigneurs, les communes s’organisent en « universités », afin de gérer leurs affaires et défendre leurs propres intérêts.

    A la tête de ces assemblées, des consuls sont nommés, choisis parmi les « plus apparents », ceux qui se trouvent dans une situation juridique d’apparence. Ce sont souvent des gens lettrés, des bourgeois qu’on appelle sieurs.
    Autour du consul, les conseillers sont représentés par les chefs de famille, lettrés ou non. Chaque famille comprend père, fils, frères ou oncles célibataires. Le chef de famille est « le plus capable » à gérer l’exploitation familiale qui embauche des travailleurs pour les labours, les semailles, la taille des oliviers ou des vignes, les moissons, les récoltes de fruits ou de fleurs, les travaux pénibles de charrois ou de bûcheronnage. Parfois les campagnes éloignées sont mises en fermage. La conservation du patrimoine exige que le fils aîné ou l’un de ses frères le « plus capable » hérite du domaine familial, les autres reçoivent des « ajouts ».
    Les plus hautes charges de la commune sont confiées aux propriétaires les « plus intéressés », c’est-à-dire les plus imposés. L’imposition provençale repose sur l’estimation du revenu productif de l’exploitation. Les « plus intéressés »  sont donc les plus capables de gérer au mieux les affaires publiques: le four, les moulins, les coutumes, les abus seigneuriaux. Ce sont les consuls, les estimateurs du cadastre, les regardeurs des adjudications communales, les auditeurs des comptes du trésorier: ils forment l’ossature du régime communal. Le « plus intéressé » est au courant de tout, il connaît tous les problèmes, il est le plus apte à trouver des solutions. Il est l’homme de savoir, ce qui lui permet d’évaluer les risques à long terme.

    Dans cette organisation du consulat, le seigneur n’est pas désiré car ses intérêts sont souvent opposés à ceux de la commune. Il est donc représenté par un bailli seigneurial, lieutenant de juge, qui signe les procès-verbaux des délibérations. Les biens du seigneur, ou tenures, sont confiés à la commune en emphytéose, sorte de bail à longue durée. Nombreux seront les procès où s’affronteront seigneurs et villageois au cours des siècles.

Sommaire

 

La démographie bassin vençois.

    Il est amusant de se pencher sur l’évolution de la démographie du territoire tourrettan et de ses environs, et de la comparer aux villes voisines de Vence et de Saint-Paul. L’étude est basée sur le nombre de feux de queste, avec une approximation de cinq habitants par foyer en moyenne. En voici les résultats: 

Localités  XIII°
1263
XIV°
1315
XV°
1471
 XVII°
1698
 XVIII°
1728
 
1765
Tourrettes  50 feux
250 hab
58 feux
290 hab
 28 feux
140 hab
232 toits
400 chefs
1160 hab
230 toits
366 chefs
1150 hab
228 toits
1177 hab
moy. 5,5
Courmettes  4 feux
20 hab
13 feux
65 hab
 0  0  0  0
Courmes  8 feux
40 hab
 31 feux
155 hab
 0 15 toits
75 hab
17 toits
85 hab
20 toits
108 hab
Saint-Paul  240 feux
1200 hab
 310 feux
1550 hab
175 feux
875 hab
390 toits
600 chefs
2000 hab
466 toits
727 chefs
2330 hab
549 toits
2270 hab
moy. 4,1
Malvans  39 feux
195 hab
41 feux
205 hab
 0  2 toits  2 toits  0
Vence  non
connu
 256 feux
1280 hab
130 feux
650 hab
480 toits
594 chefs
2400 hab
50 toits
76 chefs
250 hab
432 toits
2099 hab
moy. 4,6

 (Hab.= habitants    moy.= moyenne)
 

    D’après ce tableau, nous constatons qu’au XV° siècle la région s’est dépeuplée dangereusement. La peste a fait ses ravages: Courmettes ne s’en remettra pas.  Courmes reprend de la vigueur à la fin du XVIII° siècle. Vence et Saint-Paul  se disputent la vedette avec une préférence pour Saint-Paul, même au XVIII° siècle. Quant aux Malvans qui accusent deux cents habitants environ au XIV° siècle, il n’y a plus personne au XV° tandis que deux familles y vivent aux XVII° et XVIII° siècles, avant de disparaître complètement à la Révolution où la communauté est rattachée à la ville voisine de Vence.
    En 1765, la moyenne d’habitants par foyer est plus élevée dans les villages pauvres de Tourrettes et de Courmes, soit 5,5 et 5,4. Les familles sont nombreuses pour avoir plus de « bras » aux travaux des champs. Dans les villes plus riches comme Saint-Paul, la bourgeoisie n’a pas besoin de « main-d’œuvre ».

    Au XIII° siècle, Tourrettes fait partie de la bailie de Vence, tandis qu’en 1319, sont rattachés à la viguerie de Grasse les Valettes et Roquefort déjà inhabité.
    Après la Sécession du Comté de Nice et l’affouagement de 1400, Tourrettes, Malvans, Vence et les autres villages sont rattachés à la bailie de Saint-Paul ; Courmes, Coursegoules et Gréolières font partie de celle de Grasse. Après l’affouagement de 1471, Saint-Paul reprend la juridiction de Courmes, Coursegoules et Gréolières, tandis que Vence, est curieusement  détachée vers Grasse et fait une enclave dans la viguerie de Saint-Paul.

    En 1319,  la communauté  des Valettes compte 13 feux de cavalcade soit environ  65 habitants. Elle est réduite à néant au XV° siècle car elle est citée à cette époque comme lieu inhabité. En 1698, on y compte dix grandes bastides et vingt chaumières. Ce flux et ce reflux de population peut s’expliquer par le fait des guerres et par leurs conséquences: misère, famines, épidémies... Les Valettes, sur la route de Grasse, sont le passage obligé des troupes ennemies qui envahissent la Provence par l’Est et sont refoulées vers la frontière du Var. Aux beaux jours et temps de paix revenus, elles  redeviennent une riante campagne des bords du Loup, à la terre fertile, où le soleil fait fructifier le travail des champs. Oliviers, vignes et céréales couvrent le flanc de la montagne aux sources généreuses.
 

Sommaire

Chapitre suivant: La saga des Villeneuve

Retour au sommaire principal

Bibliographie